Femmes et accidents de décompression en plongée

Accident de décompression en plongée : pourquoi les femmes sont plus exposées, et ce que la science dit

Un chiffre que personne ne dit dans les clubs

Imaginons deux plongeurs. Même niveau, même expérience, même matériel. Ils réalisent exactement la même plongée, le même jour, sur le même site. L’un est un homme. L’autre est une femme.

Statistiquement, la femme a 4,63 fois plus de risques de souffrir d’un accident de décompression en remontant d’une plongée. 

Pas parce qu’elle a commis une erreur. Juste… parce qu’elle est une femme !

HALLUCINANT !

C’est ce que révèle l’étude de DAN Europe publiée en 2026, la plus grande jamais réalisée sur les accidents de décompression en plongée récréative128 000 plongées analysées, 5 907 plongeurs, 12 facteurs de risque identifiés. Et parmi ces 12 facteurs, le sexe féminin est le deuxième prédicteur indépendant le plus puissant. Et ça, juste derrière le niveau de sursaturation à la surface.

Le chiffre : 1,25 % des plongées réalisées par des femmes ont causé un accident de décompression, contre 0,38 % chez les hommes. Soit 3,3 fois plus fréquent en chiffres bruts. Et après neutralisation statistique de TOUS les autres facteurs (profondeur, durée, mélanges gazeux, fatigue, chaleur, IMC…) .

4,63 plus de risques, indépendamment de tout le reste.

Ce résultat a été obtenu après une régression logistique multivariée ( une méthode statistique qui isole l’effet de chaque facteur en neutralisant les autres).

Autrement dit : ce n’est pas parce que les femmes plongeraient différemment, moins profond ou moins longtemps. La différence persiste même à profil de plongée rigoureusement identique.

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L’article en vidéo

La plongée a construit ses règles sur un corps masculin

Pour comprendre pourquoi ce chiffre surprend autant, il faut comprendre comment les règles de sécurité en plongée ont été construites.

Les tables de décompression, les algorithmes de vos ordinateurs de plongée, les recommandations sur les vitesses de remontée… tout cela a été développé à partir d’études menées quasi exclusivement sur des sujets masculins.

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Mais attention, ce n’est pas un complot.
C’est l’histoire de la plongée professionnelle et militaire, qui était pendant longtemps un univers presque exclusivement masculin.
Les chercheurs travaillaient avec les sujets disponibles : des plongeurs militaires, des scaphandriers professionnels.
Des hommes, dans leur grande majorité.

Résultat concret : votre ordinateur de plongée ne sait pas que vous êtes une femme. 
Eh non.
Et de ce fait, il calcule votre décompression exactement de la même façon pour un homme de 95 kg et pour vous.
Il ne tient compte ni de votre cycle hormonal, ni de votre composition corporelle, ni de la façon dont votre corps gère les gaz inertes différemment.

En fait, il se contente d’appliquer un modèle universel… pensé pour un corps masculin.

Dans d’autres domaines, on a mis des décennies à reconnaître cette erreur. Les voitures ont été conçues pendant longtemps avec des crash-tests uniquement masculins. Les médicaments ont été testés presque exclusivement sur des hommes. La médecine cardiovasculaire a longtemps ignoré que les symptômes d’infarctus diffèrent selon le sexe.

En plongée, la prise de conscience n’a pas encore eu lieu. Mais peut-être qu’avec ce chiffre, ça va bouger.

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Ce que la biologie commence à expliquer : 8 pistes sérieuses

Pourquoi cette différence existe-t-elle ?

Malheureusement, la science n’a pas encore de réponse définitive.
Mais elle a des pistes sérieuses ; certaines bien documentées, d’autres encore vierges de recherche.

En voici huit, de la plus établie à la plus exploratoire.

1. Les hormones sexuelles : la piste la plus évidente

Les œstrogènes et la progestérone influencent le système vasculaire, l’inflammation, la coagulation, et la perméabilité des parois des vaisseaux sanguins. Or la maladie de décompression est précisément un phénomène où interviennent les bulles, l’état des vaisseaux, l’inflammation et la coagulation. Le lien logique est là.

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L’étude DAN 2026 le confirme directement : les auteurs citent des recherches sur modèles animaux (Lautridou et al., 2020) montrant que les mécanismes de résistance à la MDD diffèrent fondamentalement entre mâles et femelles. Chez les mâles, certains marqueurs physiologiques permettent de prédire qui sera résistant à la décompression. Chez les femelles, ces mêmes marqueurs ne fonctionnent pas. La « protection naturelle » présente chez certains hommes n’a pas d’équivalent féminin identifié.

Les questions qui restent sans réponse et qui méritent urgemment des études :

  • Le risque varie-t-il selon la phase du cycle menstruel ?
  • Est-il différent sous contraception hormonale (pilule, stérilet hormonal, implant) ?
  • Diffère-t-il à la ménopause ?
  • Que se passe-t-il sous traitement hormonal substitutif ? 

Des millions de plongeuses sont concernées. Zéro étude de grande ampleur n’existe à ce jour.

2. La composition corporelle : pas le poids, les graisses

L’azote se dissout beaucoup plus facilement dans les graisses que dans les muscles ou le sang.

Les femmes ont en moyenne davantage de masse grasse et une répartition différente de ces graisses.
Cela signifie que leur organisme peut potentiellement absorber davantage d’azote lors d’une plongée.

Ce n’est probablement pas le poids brut qui compte, ni même l’IMC (outil un peu simpliste qui ne distingue pas la graisse du muscle). Ce qui devrait être étudié : le pourcentage de masse grasse, sa localisation, et le rapport graisse/muscle. Deux femmes avec le même IMC peuvent avoir des profils de risque très différents.

Analogie : imaginez que votre corps est une bouteille de soda. Plus elle contient de substance grasse (comme du sirop épais), plus le gaz se dissout dedans à l’agitation. Les femmes auraient, en moyenne, une bouteille qui dissout un peu plus de gaz et qui demande encore plus de précaution à l’ouverture.

3. La production de bulles : une piste peu explorée

Deux plongeurs réalisant exactement la même plongée peuvent produire des quantités très différentes de bulles.

Ce phénomène est documenté mais pas complètement expliqué.

Ce qu’on n’a jamais vraiment mesuré : s’il existe une différence systématique de production de bulles entre hommes et femmes à profil identique. 

Cette question, à elle seule, pourrait expliquer une partie des résultats de l’étude DAN, mais elle exige des mesures directes par Doppler ultrasonore, ce que la base de données DAN ne permet pas.

4. La fonction endothéliale : les vaisseaux au cœur du problème

La maladie de décompression ne se résume pas à des bulles qui bouchent mécaniquement des vaisseaux. Les bulles déclenchent aussi une réaction inflammatoire, une activation de la paroi interne des vaisseaux (l’endothélium), et une réponse immunitaire.
Et en vrai, c’est cet enchaînement qui provoque les symptômes les plus graves.

Les femmes présentent souvent une réponse immunitaire différente que les hommes. En effet, elles sont davantage touchées par les maladies auto-immunes. Ce qui reflète une réactivité immunitaire plus intense. 

Comment l’endothélium féminin réagit-il spécifiquement après une décompression ? Y a-t-il davantage de micro-inflammation ?
C’est probablement l’une des pistes les plus prometteuses et l’une des moins explorées.

5. Le foramen ovale perméable : un facteur connu à explorer différemment

Imaginez que vos poumons sont un filtre à café. Normalement, les bulles qui se forment lors d’une remontée passent par ce filtre avant d’atteindre le reste du corps. Chez les personnes avec un FOP, une petite ouverture dans le cœur présente chez un adulte sur quatre, certaines bulles court-circuitent ce filtre. Et arrivent directement là où elles ne devraient pas être.

Je vous en ai parlé en long et en large dans cet article.

Ce qui n’a pas été étudié dans une perspective genrée : existe-t-il une différence de prévalence du FOP entre hommes et femmes ? À taille de FOP équivalente, les conséquences sont-elles identiques ?
Ce n’est probablement pas l’explication principale de l’écart observé entre les hommes et les femmes concernant les accidents de décompression en plongée, mais c’est une piste à explorer.

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6. La thermorégulation : le froid perçu n’est pas le même

Vous avez plus vite froid aux mains et aux pieds que votre binôme masculin ?
C’est de la vasoconstriction périphérique ; votre corps resserre les vaisseaux dans les extrémités pour préserver la chaleur au centre. Les femmes ont ce réflexe plus prononcé et plus précoce.

En plongée, ce mécanisme a une conséquence inattendue : ces mêmes vaisseaux transportent l’azote dissous. Moins de circulation dans les tissus périphériques, c’est aussi moins d’azote éliminé lors de la remontée.

Personne n’a encore mesuré si l’azote se comporte pareil dans un corps féminin et masculin à même température.
Mais l’étude DAN pointe quelque chose d’inattendu : avoir froid réduit le risque d’accident. Ce qui voudrait dire que les femmes, qui ont plus souvent froid, seraient peut-être paradoxalement mieux protégées sur ce point précis.
On n’a jamais dit que c’était simple tout ça 😁

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7. La microcirculation : l’invisible qui compte

La décompression ne se joue pas seulement dans les grandes artères.

Elle se joue dans les capillaires, ces minuscules vaisseaux qui irriguent chaque cellule. C’est là que l’azote est absorbé et restitué. 

Les hormones du cycle menstruel influencent la circulation sanguine.
Mais il semble que personne n’ait encore vérifié si elles influencent aussi l’absorption et l’élimination de l’azote.
Si c’est le cas, alors votre profil de risque change d’une semaine à l’autre… et votre ordinateur de plongée ne le sait pas !

8. Les règles, les hormones et la narcose : quand l’expérience précède la science

Cette dernière piste sort du strict cadre de la MDD et des différences pures entre hommes et femmes pour les accidents de décompression pour entrer dans celui de la narcose à l’azote.
Elle mérite d’être prise au sérieux.

« Mes plus grosses narcoses, je les ai faites pendant mes règles. Quand j’en parlais à d’autres plongeuses, elles me disaient la même chose. On riait un peu, on haussait les épaules. Personne n’en faisait un sujet sérieux. Mais au fond, je me suis toujours demandé si ce n’était pas un signal réel. »

Biologiquement, ce n’est pas absurde.
Les hormones sexuelles influencent certains neurotransmetteurs, la sensibilité cérébrale, l’attention et la vigilance.
Or la narcose est un phénomène neurologique.
Si les fluctuations hormonales modifient la façon dont le cerveau répond à la pression partielle d’azote élevée, le seuil de narcose pourrait varier selon le moment du cycle.

Ce type de signal, empirique, partagé par plusieurs plongeuses expérimentées, biologiquement plausible est exactement ce qui devrait déclencher une étude prospective. Elle n’a jamais été faite. 
Parce que personne ne l’a encore considérée comme une question qui valait la peine d’être posée.

Femmes et accidents de décompression : ce que vous pouvez concrètement faire dès maintenant

Les femmes sont déjà victimes de discrimination dans le monde de la plongée (et ailleurs aussi). Inutile donc d’attendre les bras croisés. En attendant que les formations et les outils rattrapent leur retard, voici six actions concrètes.

1. Mode conservateur sur votre ordinateur. 

Basculez sur le réglage le plus prudent. Cela allongera légèrement vos paliers, c’est exactement ce que la biologie demande.

2. Palier de sécurité : 5 minutes, pas 3. 

Ce palier à 5 mètres est votre première ligne de défense. Systématiquement. Par beau temps comme par mauvais.

3. Prolongez vos intervalles de surface. 

L’étude montre que chaque heure supplémentaire entre deux plongées réduit le risque de 4 %. Ne vous précipitez pas.

4. Parlez-en à un médecin si vous prenez des hormones. 

Pilule, THS, stérilet hormonal… discutez-en avec un médecin spécialisé en médecine hyperbare. Pas pour arrêter de plonger. Pour savoir.

5. Notez vos plongées ET votre cycle. 

C’est peut-être la contribution la plus précieuse que vous puissiez apporter à la recherche. Si ces données sont un jour collectées en masse, elles pourraient répondre à des questions que la science ne peut pas encore poser autrement. Si pas, elles vous aideront à mieux VOUS connaitre. ET c’est déjà un bonne avancée. Vous pouvez le faire dans ce carnet de plongée réflexif avec des espaces dédiés.

6. Parlez-en autour de vous. 

Dans les clubs, lors des briefings, dans les formations parlez de cette différence de risque entre les hommes et les femmes en ce qui concerne les accidents de décompression. Même auprès de ceux et celles qui n’ont pas envie d’entendre ces nouvelles données.

Si vous êtes monitrice ou moniteur, abordez ce sujet avec vos élèves féminines.

La normalisation de cette information est le premier pas.

Reconnaître une différence, ce n’est pas créer une inégalité

Une objection revient souvent : parler du risque plus élevé des femmes, n’est-ce pas les décourager de plonger ? N’est-ce pas nourrir des stéréotypes sur leur fragilité ?

On ne va pas se mentir, les stéréotypes en tous genres sont déjà présents dans le monde de la plongée.

Mais ici, franchement, la maladie de décompression n’est pas une question de courage ou de technique. C’est une réaction physico-chimique dans des tissus, qui obéit à des lois biologiques. Et ces lois semblent, pour des raisons que la science est en train d’élucider, fonctionner différemment selon le sexe.

Taire cette réalité au nom d’une égalité de façade, c’est laisser des plongeuses utiliser des outils qui ne sont pas calibrés pour elles. L’égalité vraie, ce n’est pas traiter tout le monde de la même façon quand les réalités biologiques sont différentes. C’est adapter les outils pour que chacun puisse pratiquer en toute sécurité.

C’est ce que la cardiologie a appris (les symptômes d’infarctus diffèrent selon le sexe), ce que la pharmacologie apprend (les effets des médicaments varient selon le sexe), ce que la médecine du travail intègre progressivement.

Il est temps que la plongée fasse de même. Car ici, à mon sens, nier la différence est de la négligence !

Ce que la communauté plongée doit faire maintenant

Cinq urgences pour les plongeuses, les moniteurs, les organismes de formation et les fabricants :

1. Reconnaître que les plongeuses ont un profil de risque spécifique. Le mettre dans les cursus de formation.

2. Informer systématiquement dans les clubs et les briefings.

3. Financer la recherche sur les pistes identifiées hormones, composition corporelle, production de bulles, endothélium, FOP, thermorégulation, microcirculation, narcose, cycle… afin de réduire cette différence entre hommes et femmes pour les accidents de décompression.

4. Adapter les algorithmes : Les bases scientifiques existent désormais. L’étude DAN publie la formule mathématique complète intégrant le sexe comme variable de risque. Transformer ça en ordinateur de plongée qui en tient compte, c’est faisable. Mais ça reste à faire.

5. Écouter les plongeuses : les signaux empiriques comme le lien entre cycle et narcose sont des données scientifiques en attente de financement, pas des anecdotes.

Si vous avez lu cet article jusqu’ici, vous faites partie de ceux qui vont changer les choses, une conversation à la fois, un briefing à la fois.

Merci

Et vous, vous en pensez quoi de la différence entre hommes et femmes pour les accidents de décompression ?

Et surtout… pensez à être heureux/heureuse sous l’eau et en surface aussi.

Hélène

Sources et lectures conseillées:

Marroni A., Kot J., Pieri M., Pelliccia R., Balestra C. — « Identification of DCS risk factors in recreational diving: multifactorial model based on the DAN DSL Database 2024 » — International Maritime Health, 2026 ; 77(1) : 1–12.

Lautridou J. et al. — Physiological characteristics associated with increased resistance to DCS in male and female rats — J Appl Physiol, 2020 ; 129(3) : 612–625.

Irgens Å., Troland K., Grønning M. — Female professional divers. Similarities and differences between male and female professional divers — Int Marit Health, 2017 ; 68(1) : 60–67.

Cialoni D. et al. — Dive risk factors, gas bubble formation, and DCS in recreational SCUBA diving — Front Psychol, 2017 ; 8 : 1587.